Une Journée mondiale aux couleurs numériques
Brazzaville s’est éveillée le 8 septembre au rythme de la 59e Journée internationale de l’alphabétisation, placée cette année sous le signe « Promouvoir l’alphabétisation à l’ère du numérique ».
De la place de la République aux cours d’alphabétisation de Mfilou, enseignants, apprenants et décideurs ont rappelé qu’une société instruite reste la clef d’une croissance inclusive et d’une participation citoyenne renforcée.
Les chiffres de l’analphabétisme au Congo
Les statistiques de l’UNESCO indiquent encore près de 750 000 adultes congolais en situation d’illettrisme, dont une majorité de femmes, malgré les progrès enregistrés depuis deux décennies.
Dans un contexte budgétaire contraint, le gouvernement a fait du numérique un levier stratégique pour accélérer l’accès au savoir, soutenant que « chaque citoyen doit pouvoir apprendre partout, tout le temps », selon la ministre de l’Enseignement primaire et de l’alphabétisation, Irène Mboukou.
Centres connectés et innovations locales
Les classes connectées pilotes mises en place à Sibiti et Dolisie témoignent de cet engagement : tablettes reconditionnées, contenus en lingala et kits solaires réduisent la fracture d’accessibilité.
Cependant, l’éducation non formelle pâtit encore d’une dotation inférieure à 1,5 % du budget national de l’Éducation, rappellent les syndicats d’enseignants.
Sur le terrain, certains centres improvisent avec des photocopies en noir et blanc ou des tableaux effrités, alors même que l’apprentissage des compétences numériques exige des simulations interactives et une connexion stable.
Financement et gouvernance éducative
La 27e session du Conseil national de l’enseignement préscolaire, primaire, secondaire et de l’alphabétisation, attendue fin septembre, devrait arbitrer de nouveaux financements et prioriser la formation de 500 animateurs numériques.
« Nos apprenants veulent maîtriser le smartphone, pas seulement l’alphabet », insiste Aimée Mafoua, coordinatrice du centre La Clé du Savoir, à Makélékélé.
Partenariats internationaux fructueux
Pour répondre à cette attente, l’UNESCO a prolongé jusqu’en 2027 son projet d’alphabétisation fonctionnelle et numérique dédié aux jeunes filles mères de Ouenzé, offrant logiciels éducatifs et mentorat entrepreneurial.
Depuis son lancement, plus de 1 200 bénéficiaires ont été certifiées, et 34 % d’entre elles ont créé une activité génératrice de revenus liée au commerce en ligne, selon le dernier rapport conjoint UNESCO–Ministère de la Jeunesse.
La diaspora s’implique également : la plateforme Brazzapédagogie, fondée à Paris par deux ingénieurs congolais, propose des modules gratuits de lecture augmentée et d’initiation au code, attirant déjà 15 000 utilisateurs mensuels.
Défi énergétique et infrastructures clés
Pourtant, l’accès à l’électricité continue de freiner ces avancées ; à l’intérieur du pays, seuls 47 % des centres disposent d’une alimentation fiable, révèle l’Observatoire congolais du numérique.
Le ministère de l’Énergie promet de raccorder dix zones rurales supplémentaires d’ici 2026 grâce au programme Nousa, financé en partie par la Banque africaine de développement.
Recherche académique et start-up
Les chercheurs de l’Université Marien Ngouabi constatent déjà une corrélation positive entre accès à Internet et progression des scores de lecture, à condition que les apprenants soient accompagnés dans la navigation.
À Brazzaville, la start-up KikoLabs teste une application vocale en kit localisée en lingala et en téké, capable de fonctionner hors ligne et d’évaluer la compréhension orale des adultes débutants.
« La voix supprime la barrière de l’écriture pour celles et ceux qui n’osent pas encore tenir un stylo », explique son cofondateur, Firmin Okoué.
Culture, langues et pédagogies identitaires
Au-delà de la technique, les spécialistes soulignent la nécessité d’une approche culturelle : intégrer proverbes, chants et récits de la tradition bantu rend la lecture plus familière et valorise l’identité collective.
Perspectives nationales d’ici 2030
Les perspectives demeurent encourageantes : si les objectifs de la feuille de route nationale sont atteints, le taux d’analphabétisme pourrait passer sous la barre des 5 % en 2030, positionnant le Congo parmi les pays les plus avancés d’Afrique centrale.
Pour y parvenir, chaque acteur – État, partenaires, société civile, secteur privé – devra garder le cap sur une pédagogie hybride, inclusive et résolument numérique, afin que personne ne reste au bord de la route du savoir.
Genre et retombées économiques
La question du genre reste centrale : selon l’Institut national de la statistique, deux Congolaises sur cinq n’achèvent pas le cycle primaire, ce qui réduit leur employabilité et accroît la vulnérabilité socio-économique des familles.
Une étude de la Banque mondiale évalue qu’un point de pourcentage gagné en alphabétisation féminine pourrait ajouter 0,3 % au PIB national grâce à l’augmentation de productivité et à la participation accrue au secteur formel.
Synergies médiatiques et volontés politiques
Les radios communautaires jouent un rôle discret mais déterminant : dans le département des Plateaux, l’émission « Lire Ensemble » diffuse chaque semaine des cours audio interactifs, relayés par WhatsApp, atteignant des villages sans réseau fixe.
Le président Denis Sassou Nguesso a réaffirmé dans son Plan national de développement 2022-2026 que l’alphabétisation connectée constituait « un socle pour l’émergence d’une économie fondée sur le savoir et l’innovation », promettant un cadre fiscal incitatif pour les entreprises ed-tech.
Dans ce sillage, la société télécoms Airtel Congo annonce la mise à disposition de 100 000 forfaits éducatifs mensuels à tarif symbolique, une initiative saluée par les ONG locales qui y voient un pas décisif vers l’équité numérique.

