Une dynamique sino-congolaise en mouvement
Dans les couloirs frais du ministère du Développement industriel, l’arrivée d’une délégation d’ingénieurs chinois, mi-août, a confirmé une tendance lourde : l’agro-industrie congolaise cherche désormais à conjuguer savoir-faire local et expertise venue d’Asie.
Au centre des discussions, Sofatt industrie, déjà connue pour ses jus et yaourts, projette une usine à Pointe-Noire évaluée à 1,5 milliard FCFA, avec à la clé 150 emplois directs et un réseau élargi de sous-traitants.
Le PDG Lassina Ouattara rappelle que « cinq années d’échanges réguliers ont bâti la confiance ». Les ingénieurs apportent des protocoles de maintenance fine tandis que les équipes congolaises partagent leur compréhension des goûts locaux, un dialogue technique autant que culturel.
L’initiative intervient dans un climat international où la sécurité alimentaire occupe le devant de la scène, et où Brazzaville affirme vouloir réduire ses importations tout en diversifiant son tissu industriel, objectif réitéré lors du récent Forum économique panafricain.
Pointe-Noire, nouveau hub agroalimentaire
Située à proximité du port en eaux profondes, Pointe-Noire offre des corridors logistiques vers Kinshasa, Libreville et Luanda. Pour Sofatt, installer ses chaînes de pasteurisation à moins de cinq kilomètres des quais signifie des coûts d’exportation drastiquement réduits.
Le directeur municipal du commerce, Georges Malanda, y voit « un signal clair que la ville n’est pas qu’un terminal pétrolier ». Selon lui, le marché intérieur couvre déjà 70% du potentiel de vente, le reste visant la sous-région.
Les ingénieurs chinois, issus pour la plupart de la province du Guangdong, ont cartographié l’approvisionnement en ananas, mangues et cannes à sucre des districts voisins. Leur plan inclut des contrats cadre avec des coopératives agricoles pour garantir des volumes constants douze mois par an.
Cette organisation rassure les fermiers. Charlotte Babela, agricultrice à Hinda, explique que les pré-commandes « sécurisent nos revenus et encouragent l’achat de semences améliorées ». Les syndicats agricoles saluent un modèle capable de réduire les pertes post-récolte.
Transmission de compétences et montée en gamme locale
La partie la plus visible du partenariat reste la formation. Quinze techniciens congolais suivront, dès novembre, un stage intensif à Shenzhen sur l’automatisation des lignes de briques carton, tandis que huit ingénieurs chinois s’installeront à Pointe-Noire pour un transfert progressif de savoir.
Pour l’économiste Paul Kankou, « la technologie arrive complète, mais la maîtrise locale déterminera la pérennité des machines ». Il rappelle qu’une précédente vague d’équipements importés dans les années 2000 a souffert d’un manque de maintenance spécialisée.
Sofatt promet cette fois un budget annuel dédié aux pièces détachées et à la formation continue. L’accord inclut la création d’un laboratoire qualité équipé de chromatographes modernes, censé aligner les standards congolais sur ceux de la Communauté économique des États d’Afrique centrale.
En s’appuyant sur ces outils, l’entreprise envisage de développer des gammes premium enrichies en fibres ou probiotiques. Une manière de toucher le segment urbain des classes moyennes, dont le pouvoir d’achat progresse selon les données de la Banque des États d’Afrique centrale.
Un investissement aligné sur la stratégie nationale
Le ministère, par la voix d’Antoine Thomas Nicéphore Fylla Saint-Eudes, voit dans le projet une illustration du Plan national de développement 2022-2026, qui mise sur l’agro-industrie pour doper la valeur ajoutée hors pétrole de 8% à l’horizon 2026.
Wilfrid Adolphe Milandou, directeur général de l’industrie, confirme que Sofatt pourra accéder aux incitations fiscales prévues par la loi sur la Zone économique spéciale de Pointe-Noire, notamment une exonération sur l’IS pour les cinq premières années d’exploitation.
Ces mesures visent à renforcer l’attractivité du pays sans fragiliser les recettes publiques, puisque le ministère table sur des retombées en TVA intérieure et sur la structuration d’un tissu de PME auxiliaires spécialisées en emballage, transport réfrigéré et marketing agroalimentaire.
Les partenaires financiers incluent la Banque sino-africaine de développement et une filiale locale d’Afreximbank, rassurées par les garanties de l’État. Selon leurs projections, le seuil de rentabilité serait atteint en trente-trois mois, un calendrier jugé crédible par les analystes.
Perspectives jusqu’en 2026 et échos du terrain
À court terme, l’usine pourrait produire 60 000 bouteilles par heure, couvrant 40% de la demande nationale en jus pasteurisé. Le surplus sera orienté vers le Cameroun et la RDC, marchés identifiés comme prioritaires par l’étude de faisabilité.
Sur le terrain, certains habitants de Tié-Tié espèrent déjà des formations pour les jeunes. « Nous voulons des stages en électricité industrielle », insiste le chef de quartier, rappelant que l’inclusivité sociale reste l’un des meilleurs leviers de stabilité économique.
Les ONG environnementales surveillent néanmoins l’empreinte carbone du projet. Sofatt prévoit une chaudière biomasse alimentée par des résidus de canne, et annonce un plan de recyclage des eaux de process afin d’économiser jusqu’à 40% de la consommation actuelle.
Si le calendrier est respecté, la première bouteille pourrait sortir des lignes le 15 janvier 2026. Cette date symboliserait l’entrée d’une nouvelle génération d’industriels congolais décidés à conjuguer partenariats internationaux et valorisation des ressources locales.

