Brazzaville pleure son maître de style
La nuit du 29 au 30 novembre 2025 a emporté Kiki Lamame, figure tutélaire de la Sape congolaise, dans le silence d’une chambre de Brazzaville.
À environ quatre-vingt-dix ans, celui que l’on appelait aussi Parisien Kiboba laisse orphelins des milliers d’adeptes de l’élégance urbaine, persuadés d’avoir perdu plus qu’un dandy : un mentor.
Depuis l’annonce, réseaux sociaux, ruelles de Poto-Poto et salons feutrés de Pointe-Noire résonnent d’hommages, révélant l’ampleur d’une empreinte tissée sur sept décennies.
Dans une ville en pleine modernisation, sa silhouette rappelait que l’élégance restait un patrimoine intangible, au même titre que le fleuve, l’art culinaire ou la rumba classée par l’UNESCO.
Héritage d’une élégance séculaire
Lamame faisait partie de la génération fondatrice, celle qui transforma la silhouette occidentale en statement africain, mêlant coupes anglaises et panache bantou dans un dialogue permanent avec Paris.
Son sens de la couleur, audacieux mais jamais criard, reposait sur une science rigoureuse, héritée de l’art du ndembosso, consistant à équilibrer textures, teintes et accessoires comme un musicien accorde ses instruments.
Né à Mindouli avant de gagner Brazzaville dans les années 1950, il découvre la haute couture dans les friperies du port, puis se perfectionne lors d’un séjour à Paris où il fréquente les coulisses d’ateliers mythiques comme Lanvin et Dior.
Son sobriquet de « Parisien Kiboba » vient d’une anecdote : il aurait, à son retour d’Europe, payé une tournée générale de sodas importés, geste perçu comme le comble du raffinement dans les années soixante.
L’art de vivre selon Kiki Lamame
Pour Kiki, la Sape ne se réduisait pas au vestiaire ; elle exigeait posture, diction et respect d’autrui, conférant à chaque passage de rue l’allure d’un défilé intérieur.
Son pas millimétré, baptisé « diatance » par ses pairs, invitait à ralentir l’effervescence urbaine pour laisser parler le drapé d’un costume Dormeuil ou la brillance subtile d’une chaussure Weston.
« Il n’avait jamais besoin de poser, il était la pose », rappelle le photographe Landos Décor, convaincu que chaque cliché de Lamame vaut un traité de mise en scène.
Chaque matin, il commençait par lustrer ses mocassins en peau d’autruche, rituel qu’il considérait comme une méditation : « Un homme doit pouvoir voir son âme dans le cuir de ses chaussures », répétait-il selon ses proches.
Transmission et influence sur la jeunesse
Au-delà du style, l’ancien cheminot formait patiemment les jeunes des cités, prônant discipline et fierté comme remparts contre le désœuvrement.
Lastam Navaro confie : « Je perds un grand formateur, je poursuivrai son œuvre tant que je vivrai ». Ce pacte oral, repris dans plusieurs quartiers, nourrit déjà des ateliers improvisés autour des palmiers royaux.
À la Maison des jeunes de Ouenzé, il finançait régulièrement des cours de coupe-couture, estimant que l’élégance doit d’abord créer des emplois locaux avant d’éblouir les podiums internationaux.
Témoignages vibrants d’admiration
Pour Lisette Yéké, Lamame « avait le don de rendre chacun plus grand » ; elle se souvient d’un homme humble, attentif à saluer tous ceux qui croisaient son veston crème même lorsqu’il était pressé.
Ladislas Griffé, autre figure de la Sape, insiste sur la dimension spirituelle : « Avec lui, la Sape n’était pas une compétition mais une élévation ». Cette philosophie continue de structurer les défilés spontanés de la capitale.
Le sociologue Jean-Raoul Mabiala souligne que « La Sape a longtemps servi de diplomatie populaire ; Lamame incarnait cette capacité à dialoguer avec le monde sans recourir aux mots, uniquement par la prestance ».
La Sape, moteur culturel de la capitale
La mairie de Brazzaville envisage une exposition photographique itinérante retraçant son parcours, tandis que des créateurs comme Taali Norbert promettent des collections capsules inspirées de son album chromatique.
Dans les rues de la capitale, la silhouette du maître s’affiche déjà sur des fresques, juste à côté des héros de la rumba, comme pour rappeler la complémentarité entre musique et couture.
Le ministère de la Culture étudie la possibilité d’inscrire la Sape au patrimoine immatériel national, un projet que Lamame soutenait déjà lors des consultations tenues en 2023 sous l’impulsion des autorités municipales.
Vers un avenir fidèle à son enseignement
Si son élégance semble inimitable, son message demeure accessible : apprendre, respecter et rayonner.
Des universités privées envisagent déjà des masterclass consacrées à l’histoire de la Sape, ouvertes aux stylistes, aux chercheurs en sciences sociales et aux passionnés de lifestyle africain.
Dans le quartier Bacongo, on murmure l’idée d’une fondation Kiki Lamame destinée à octroyer des bourses aux jeunes tailleurs, perpétuant ainsi un artisanat local que la transition numérique ne doit pas diluer.
Tandis que Brazzaville s’apprête à célébrer la Journée de la Sape en décembre, l’esprit de Parisien Kiboba guidera sans doute les foulards de soie qui flotteront sur l’avenue Matsoua.
Les artisans-presseurs de Plateaux, qui repassent chemises et plis à la perfection, envisagent une charte de bonne conduite inspirée par sa rigueur, afin d’assurer que chaque pièce sortie de leurs fers honore sa mémoire.
Le relais est prêt, la légende continue son chemin pour la jeunesse.

